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Moi je préfère les tongs...

Moi je préfère les tongs...
Depuis qu'elle est toute petite, elle attend.
Sa vie se résume à cela : Une vaste salle d'attente dans laquelle elle a une chaise attitrée, SA chaise.
Elle voit les gens entrer, sortir, elle les observe.
Ils finissent tous par quitter la salle, pour trouver un but, se diriger vers une nouvelle vie.


Elle, elle reste, les yeux fixés sur ses chaussures, passive.
Parfois une occasion se présente, elle voudrait sauter dessus mais n'y parvient pas.
Ce sont ses chaussures qui ne vont pas. Trop lourdes, elles ne lui permettent pas de se lever et de s'arracher de sa chaise à temps.


Comme si le monde tournait trop vite pour elle.
Comme si ses chaussures étaient mals ajustées.


Elle ne trouve pas sa place dans le monde et la société.
Elle ne trouve sa place que dans les différentes salles d'attente qui existent sur terre, les lieux où tout le monde reste statique, le regard dans le vide.
Que ce soit sur un quai de gare, chez le médecin, à la caisse d'un supermarché ou sur un banc au milieu d'un parc il y a toujours un espace, aussi petit soit-il dans lequel elle se glisse.
Elle sait que cet espace est pour elle alors elle s'y insinue, en prend possession et devient en quelque sorte la maîtresse des lieux.
Ce sont les seuls endroits où elle est à l'aise, où elle est elle-même.
Là, dans ses chaussures trop grandes, immobiles, laissant les gens lui couler dessus, la bousculer, la frôler.


Presque personne ne l'a remarqué et pourtant elle est là.
Frêle silhouette, certe, mais il y a comme une aura autour d'elle.
La foule a beau la percuter en tout sens, cette fillette arrête le regard, pousse à s'interroger.
Mais tout cela elle s'en moque, elle ne s'en rend même pas compte.


Elle regarde juste ses pieds qu'elle déteste.
Parce qu'ils sont incapables de la porter où elle le souhaite.
Elle les déteste parce que c'est par leur faute si elle est là, plantée comme un tournesol au milieu de cette gare.


Elle accuse ses chaussures, trop grandes, trop moches.
Elle accuse son portefeuille, vide, ne lui permetant pas d'en acheter de nouvelles.


Alors elle se baisse, tire doucement sur les gros bouts de ses lacets.
Elle ôte ses pieds, l'un après l'autre, fait glisser ses chaussettes qu'elle pose à terre.
Ses pieds entrent en contact avec le bitume.
La surface est rèche, sèche, froide.
Elle aime bien, parce que ça lui ressemble.
Elle fait un pas, puis deux, sort de son espace et se confronte à la réalité.
Elle se sent légère, elle court.
Le vent soulève ses cheveux, les gens s'écartent sur son passage, elle trace un sillon devant elle, celui de sa vie.
Maintenant elle vit, elle le voit, il la regarde. Ils s'approchent. Cette fois-ci elle n'a pas raté l'occasion. Ils s'éloignent tout doucement, main dans la main.
Puis ils se séparent mais au moins elle ne se sent plus indifférente. Elle vit.

En fait c'était ça son unique soucis : Des chaussures mal ajustées.

# Posté le mercredi 26 mars 2008 04:54

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